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Pratiquer le bareback, c'est choisir de
baiser sans capote, délibérément (2). L'expression signifie « monter
à cru » (bareback horseriding). Elle est apparue dans le milieu
gai vers 1995, aux Etats-Unis. Toutefois, ce type de pratiques sexuelles
volontairement non protégées existe sans doute depuis le début de
l’épidémie de VIH-sida, comme l’ont montré diverses enquêtes épidémiologiques
(3).
S’il a été initiallement décrit dans un contexte homosexuel, le
bareback concerne aujourd’hui tout le monde, hommes et femmes, toutes
sexualités confondues (4). La question de l’abandon ou du maintien
des mesures de prévention du VIH et des MST se pose à chacune et
chacun d’entre nous.
Historique
Le bareback (5) peut être considéré comme l’avatar le plus récent
du refus de toute mesure de prévention dans les relations sexuelles.
Aujourd’hui, ce refus est revendiqué et médiatisé par les
barebackers, qui se retrouvent au sein d’une « sous-culture »
gaie.
C’est en 1995 qu’apparaît cette revendication. Scott O’Hara, écrivain
et acteur porno écrit dans la revue Steam : « J’en ai
marre d’utiliser des capotes, je ne le ferai plus… » (cité
par Scarce, 1999). D’autres acteurs pornos ont fait des déclarations
semblables, comme Aiden Shaw, qui déclare dans Têtu : « Je
ne peux pas imaginer avoir une vie sexuelle safe. Je suis le genre de
personne qui prend des drogues, qui aime prendre des risques, et le sexe
non protégé en fait partie. C’est ce que je préfère. […] Ce
n’est pas que je n’aime pas les capotes, c’est juste un bout de
caoutchouc, mais la différence entre baiser sans et avec est vraiment
immense. Et prétendre depuis des années qu’il n’y a pas de différence
est une connerie. » (Easterman-Ulmann, 2000 : 30).
Le bareback s’est développé aux Etats-Unis et en Europe sous la
forme de réseaux, essentiellement par le biais d’Internet :
sites spécialisés, petites annonces, agendas de soirées. Il existe un
langage et des codes propres au bareback.
De nombreux débats ont agité la communauté gaie outre-atlantique à
propos du barebacking. On peut en résumer la teneur selon différentes
approches :
Bareback et sexualité
La crainte d’un regain de rigueur morale aux Etats-Unis, qui conduit
à désigner, stigmatiser et rejeter les pratiques sexuelles qui s’écartent
de la norme, a suscité un vif débat sur les rapports entre liberté
individuelle et sexualité. Le bareback s’est trouvé placé au centre
de ce débat et sa médiatisation visait à contrer le développement de
cette croisade morale (sex panic). Eric Rofes souligne que le phénomène
de Sex Panic repose sur « des formes de persécutions permanentes
(comme des mesures punitives ou de disgrâce) et un puissant courant
culturel s’appuyant sur la désignation et la honte, visant à réduire
au silence toute opposition » (Rofes, 1997). Placer le bareback
dans l’espace public, c’est une manière de résister à cette
injonction de silence.
Bareback et mouvement gai
L’émergence d’un courant communautaire de barebackers a semé le
trouble au sein des mouvements gais assimilationnistes, majoritaires aux
Etats-Unis, en s’inscrivant en dehors d’une gestion sociale de la
sexualité (reconnaissance du couple homosexuel) et en prônant une plus
grande liberté sexuelle. De plus, le bareback vient perturber
l’image, interne et externe, que la communauté gaie cherche à donner
d’elle-même : « nous nous sommes accoutumés au fait
d’attendre des pédés qu’ils gardent le silence sur la profonde
divergence qui existe entre la manière dont la sexualité des hommes
gais est publiquement représentée par les organisations de lutte
contre le sida et ce que nous savons sur ce qui se passe en réalité
dans les communautés gaies à travers le pays » (Rofes, 1998).
Bareback et séropositivité
Le terme de bareback n’est pas neutre ; il évoque implicitement
la séropositivité et le risque de (sur)contamination. Pour le Dr
Gregory Carson, psychiatre, ces groupes de barebackers « ne sont
pas constitués d’hommes naïfs qui ont oublié les ravages du VIH
dans leur propre communauté, mais plutôt d’hommes séropositifs ou
assumant le risque de le devenir » (Carson, 1998).
Michael Scarce ajoute que l’appréciation du bareback se double d’un
jugement moral, en fonction du statut des barebackers : « Si
la pratique du barebacking entre séropos suscite un froncement de
sourcil, il n'en va pas de même si les partenaires sont séro-discordants.
On n'hésite pas alors à employer des mots comme "meurtre" ou
"suicide", ce qui explique aussi qu'un séropositif actif sera
jugé plus "coupable " qu'un séropo passif. »
En revanche, la notion de bareback ne semble pas inclure les partenaires
réguliers, séronégatifs qui choisissent de ne pas utiliser de préservatifs,
que la relation soit exclusive ou « ouverte » (dans ce
dernier cas, chaque partenaires se protège lors de ses rencontres
occasionnelles). Comme le souligne, avec peut-être un brin d’humour,
Rick Sowadsky, coordinateur de la ligne d’écoute VIH-sida de l’Etat
du Névada, « Si les deux partenaires ne sont infectés ni par le
VIH, ni par aucune autre MST, le barebacking est 100% sûr du point de
vue des maladies infectieuses. Dans ce cas, il tombe dans la catégorie
du “safe sex“ » (Sowadsky, 1999).
Aborder le bareback revient donc nécessairement à sortir du silence
qui entoure la sexualité des personnes séropositives.
Bareback et traitements du sida
Il ne semble pas y avoir eu initiallement de relation de cause à effet
entre l’émergence du bareback et l’arrivée des antiprotéases et
des trithérapies : les deux phénomènes sont eneffet
contemporains (1995). Aujourd’hui, l’amélioration des résultats thérapeutiques
et la possibilité de recourir à des traitements « post-exposition »
crée un contexte qui peut expliquer que certains gais choisissent
d’abandonner le préservatif.
Cependant, certaines questions relatives à la connaissance des risques
restent toujours très floues ou controversées : le risque lié à
la fellation, le risque de surcontamination ou de combinaison entre différentes
souches de VIH dont certaines sont résistantes aux antiviraux, le
risque de transmission du VIH lors d’une pénétration sans éjaculation,
le pouvoir contaminant du sperme d’un individu séropositif dont la
charge virale est nulle, etc. A ce propos, Michael Scarce observe que
« le discours univoque de “l'establishment“ antisida [aux
Etats-Unis], qui classe les pratiques sexuelles en deux catégories
seulement, “haut risque“ et “risque faible ou nul“, laisse de
nombreux gays, dont les pratiques se situent entre ces deux extrêmes,
sans aucun soutien dans leurs attitudes sexuelles. »
Bareback et prévention
L’érotisation du risque et du virus a pu être constatée entre
partenaires barebackers. L’intimité recherchée lors de sodomies non
protégées prend une dimension allégorique de la contamination et de
l’invasion virale. Le partenaire qui recherche une contamination est
dit bug chaser et l’infection est dénommée “fécondation“. Le
partenaire contaminant est dit gift giver et il assume la “paternité“
de la (sur)contamination. Michael Scarce conclut : « Pour ces
hommes, la séroconversion est devenue un rituel d'adoption, plutôt que
le fruit du hasard, formulée avec des métaphores de la grossesse. »
Quelle que soit leur perception, les barebackers doivent avoir accès à
des informations précises sur les pratiques sexuelles non protégées,
de manière à pouvoir élaborer une démarche de réduction des
risques. Mais, comme le souligne Michael Scarce, « une démarche
limitée à la seule réduction des risques ne saurait répondre à ce
qui représente peut-être le plus grand danger qu’encoure le
barebacking : l’incapacité des membres de la communauté gaie et de
ses leaders à discuter de ces questions avec une attitude compréhensive
et de respect mutuel. » (Scarce, 1999).
Le bareback aujourd’hui en France
En France, l’émergence du bareback a provoqué jusqu’à présent
une « guerre de tranchée », entre défenseurs (comme
Guillaune Dustan) et opposants (comme Act Up Paris), plutôt qu’un véritable
débat, qui dépasserait l’alternative entre liberté individuelle et
morale sexuelle (Dustan, 2000 ; Lestrade, 2000).
La publicité autour de pratiques sexuelles non protégées inquiète
pouvoirs publics, les structures de prévention et les médias grand
public (Grosjean, 2000), d’autant que l’on manque de données épidémiologiques
actualisées (Favereau, 2000). Qu’en est-il sur le plan de la
recherche ?
Ce que nous disent les recherches
Les dernières recherches menées en France attestent de l’existence
de pratiques sexuelles délibérément non protégées, sans pour autant
pouvoir mesurer l’ampleur du phénomène.
Dans le milieu gai, une recherche sur l’état des lieux du dispositif
de prévention à Paris présente le témoignage d’hommes gais
pratiquant le bareback. De plus, l’étude d’un certain nombre de médias
gais – presse, audiotel, minitel, Internet – confirme la
présence du bareback dans l’espace culturel, sous forme, par exemple,
d’annonces de rencontre (Le Talec, 2000).
Un travail de recherche en cours sur « Les bisexuels masculins et
la prévention sida » met également en évidence l’adoption de
pratiques sexuelles non protégées (Welzer-Lang, 1999). Dans le
contexte de relations hétérosexuelles, enfin, on voit également
apparaître des annonces « no kapote » (Couples contre le
sida, Haute Garonne).
La présence du bareback est donc aujourd’hui attestée en France.
Elle concerne des personnes qui en font le choix délibéré, mais peut
aussi attirer et séduire des hommes et des femmes mal informé-e-s ou
prêt-e-s à renoncer au préservatif pour concrétiser une rencontre.
On ne peut limiter les débats sur le barebacking aux débats entre
adultes consentants, libres de leurs choix sexuels. Ainsi, il faut
mettre en parallèles les constats d'isolement social, de misère
affective, d'homophobie vécue et intériorisée que fait la ligne Azur,
et le risque de contamination par des jeunes homosexuels ou bisexuels
cherchant dans les backromms une sexualité à tous prix.
Tout en rappelant, comme d'autres chercheurs ont pu le faire, que la
question du risque n'est pas liée à la nature récréative de la
sexualité, aux lieux d'exercice de cette sexualité, ni au nombre de
partenaires (Mendes-Leite, 1995), force est de constater dans nos
recherches respectives avec les gais, les bis ou les hétérosexuel-le-s,
que l'analyse de la négociation du risque doit aussi prendre en compte
les états seconds liés au désirs, aux drogues. De plus, souvent
contraintes à des formes de sexualités multiples, les femmes ne sont
pas toujours aptes à négocier les modes de prévention (Welzer-Lang,
1998).
Ce que les recherches ne nous disent pas
Le défaut d’informations épidémiologiques et d’enquêtes
approfondies sur les pratiques sexuelles ne permettent pas de quantifier
l’impact du barebacking à l’heure actuelle. On ignore en
particulier le profil des nouvelles contaminations, bien que l’on
sache que le recours aux traitements « post-exposition » a
doublé au cours des six derniers mois dans certains centres de
prescription (Le Talec, 2000).
Aujourd'hui l'Agence nationale de recherche sur le sida (ANRS), Ensemble
contre le sida (Sidaction), la Direction générale de la santé (DGS)
et les DDASS, subventionnent encore quelques recherches sur les sexualités,
mais elles sont peu nombreuses et souffrent d’un défaut de stratégie
et de coordination. De plus, différemment du début des études sur le
sida, les exigences (légitimes) de scientificité, et — ce qui est
moins compréhensible — la non prise en compte de la dynamique de
constitution d'un corps de jeunes chercheur-e-s, autrement dit le
soutien à des démarches naisssantes, souvent isolées dans l'Université
française, aboutit au non-renouvellement du corps des spécialistes
financés, et par ce fait, la non-intégration de démarches nouvelles
dans les recherches.
Ceci se jouxte au contexte univeritaire : l’absence d'études gais et
lesbiennes dans les universités françaises implique que l’on dispose
peu d’apports théoriques et pratiques sur les rapports entre sexualité
et identité, entre multisexualité (qu'elle soit homo, bi ou hétéro)
et sida, etc.
Autrement dit, comme chercheurs, nous comprenons la vive inquiétude
soulevée par Act-up (Paris) sur les pratiques de barebacking en
attestant qu'elles ne se réduisent pas aux lieux de consommation
homosexuels. Nous appelons les pouvoirs publics, et en particulier les
organismes qui coordonnent les études sur le sida à réunir les
chercheur-e-s qui étudient les lieux de consommation sexuelle pour réfléchir
aux incidences sur la prévention que posent ces pratiques.
Bibliographie
Adam Philippe, Delmas Marie-Christine, Hamers Françoise et Brunet
Jean-Baptiste (1999) « Attitudes et comportements préventifs des
homo et bisexuels masculins à l’époque des nouveaux traitements
antirétroviraux », BEH, n° 41/1999, 12 octobre.
Adam Philippe et Schiltz Marie-Ange (1996) « Relapse et
cantonnement du risque aux marges de la « communauté » :
deux idées reçues à l’épreuve de l’enquête « presse gaie »,
in Les homosexuels face au sida - Rationalités et gestions des risques,
coll ? Sciences sociales et sida, Paris : ANRS.
Carson Gregory (1998) Psychotherapy with Men who Bareback, communication
à la convention de la California Psychological Association, Pasadena,
Californie (sur le web : www.gaytherapy.com).
Easterman-Ulmann Rachel (2000) « Aiden Shaw “Mon gode est plus
petit que ma bite“ », Têtu, n° 46, juin 2000, pp. 30-31.
Favereau Eric (2000) « Sida, un relâchement qui fait peur »,
Libération, n° 6035, 11 octobre, p. 2.
Grosjean Blandine (2000) « Homos : la capote n’a plus la
cote », Libération, n° 6035, 11 octobre, pp. 3-5.
Le Talec Jean-Yves (2000) Le risque du sexe, entre rumeur et réalité -
La prévention de la transmission du VIH chez les homosexuels masculins,
« état des lieux du dispositif à Paris, établi entre janvier et
juillet 2000, rapport de recherche, Paris, consultable sur
www.multisexualités-et-sida.org.
Mendes-Leite Rommel (1995) « "Combien" ou "comment"
? Le multipartenariat sexuel et la gestion des risques de transmission
du sida », Quel corps, n° 47-48-49, pp 70-91.
Pollak Michael (1988) Les homosexuels face au sida - Sociologie d’une
épidémie, Paris : Métailié.
Rofes Eric (1997) The Emerging Sex Panic Targeting Gay Men,
communication à la conférence Creating Change de la National Gay and
Lesbian Task Force, San Diego (Californie), 16 novembre.
Rofes Eric (1998) Building a Movement for Sexual Freedom During a Moment
of Sex Panic, communication à la conférence The Second Annual Summit
to Resist Attacks on Gay Men’s Sexual Civil Liberties, Pittsburgh
(Pennsylvanie), 13 novembre.
Scarce Michael (1999) « La fin du safer sex ? »,
traduction C. Martet, Têtu, n° 33, avril 1999.
Sowadsky Rick (1999) Barebacking in the Gay Community, document
disponible sur internet : http://www.thebody.com/cgi/safeans.html,
mai 1999.
Welzer-Lang Daniel, 1998 (dir.), Entre commerce du sexe et utopies : l'échangisme,
Actes du premier séminaire européen sur l'échangisme, Toulouse, Mars
1998, Université Toulousse Le Mirail, Département de Sociologie
(Université de Barcelone), Département d'Anthropologie Sociale et
Philisophie, Universitat Rovira i Virgili (Tarragone).
Welzer-Lang Daniel (1999) Bisexualités masculines et prévention sida,
projet de recherche présenté à l’ANRS, non publié.
Notes
(1) Equipe Simone-Sagesse, Savoir, genre et rapports sociaux de sexe,
université de Toulouse-Le Mirail.
(2) La pratique du bareback implique l’idée d’un choix volontaire.
Il convient de la différencier du relapse, qui désigne une (ou
plusieurs) relations sexuelles non protégées survenant en rupture
d’un comportement habituellement safe.
(3) Par exemple, les enquêtes dites « presse gaie », fondées
sur un questionnaire diffusé dans les journeaux homosexuels. En 1988,
Michael Pollack, initiateur de ces enquêtes, note que « 13% [des
homosexuels] se refusent à tout changement » (Pollack, 1988 :
83). Plus récemment, Philippe Adam et Marie-Ange Schiltz soulignent que
« La proportion des individus qui ne déclarent aucune stratégie
ou qui maintiennent des comportements sexuels à risque est en
diminution (de 11% en 1991, à 6% en 1993) » (Adam et Schiltz,
1996 : 17). Dans l’enquête « presse gaie » 1997, la
part des hommes déclarant avoir eu des relations anales jamais ou
parfois protégées, avec un ou plusieurs partenaires occasionnels, s’élève
à 11% (Adam, Delmas, Hamers et Brunet, 1999). (4) On voit aujourd’hui
apparaître des annonces de rencontre « no kapote » ou
bareback, non seulement sur des serveurs gais, mais aussi bi- ou hétérosexuels.
(5) Que l’on désigne aussi par les expressions raw sex ou skin to
skin ; en français, on retrouve souvent l’expression « no
kapote ». |